accueil

expositions

galeries

textes et critiques

portraits

ateliers art 21

contacts

Paru en février  : "La plage d'Oran", récit

Critiques

Quand la peinture visite le corps.

Quand la peinture visite le corps dans son rapport à la différence. Telle est la manière dont je reçois l'œuvre de Jacques Richard.
Le corps de l'homme et de la femme n'est pas à la dimension des représentations qui ont été faites en peinture. Il faut donc recommencer depuis le commencement. Jacques Richard en aura le courage.
Le corps réel est irreprésentable. Il peur sembler l'être en imagination Or c'est précisément ce corps en imagination qui peuple la peinture depuis les fresques pariétales au moins.
Comment dire qu'en ce temps immémorial le corps réel avait pour témoin le fait qu'une forme dessinée sur la paroi était induite d'une aspérité dans la pierre ? Comment dire que le corps réel ne saurait être senti que dans un corps à corps ? Le corps réel est perdu à jamais depuis notre entrée dans le langage qui instrumentalise ce qui était auparavant une symbiose.
Je reçois l'œuvre de Jacques Richard comme reconduisant ce moment de coupure entre le corps à corps et son instrumentalisation par le langage au moyen de fictions orchestrées dans la matière même de la peinture.
Les passages de la matière à la forme font les motifs de cette peinture qu'on ne peut plus, dès lors, réduire à un expressionnisme quelconque, que ce soit celui de CoBrA, celui de Francis Bacon ou encore celui d'un Arshile Gorky ou Philip Guston pour n'avoir à penser qu'à ceux-là.

 
Jean-Emile VERDIER, Montréal, le 4 novembre 1997.
 
 
 
 
 
 
Sans titre, 2004. acrylique, pastel, crayon sur papier marouflé. Ca 150 x 120 cm.
 
 


On abordera utilement l'œuvre de Jacques Richard par la contemplation (pas toujours innocente) de ses carnets d'états d'âmes et de confidences, à l'encre et à la gouache, où il se raconte, se découvre, invente des ajustements de formes, des audaces et des harmonies subtiles de couleurs sur le thème du corps, celui de la femme de préférence, sur l'attirance de la peau, le désir qu'on peut avoir de la toucher, de la caresser, d'en franchir la limite, soudain, en la pénétrant.
Voyeur et "prévoyeur", l'artiste s'affaire dans le présent ou tâtonne dans le devenir. Les feuillets que nous évoquons, précieuse réserve d'émotions et de tentations sont vraiment d'une très grande importance dans l'élaboration d'une œuvre, sans servir nécessairement de "brouillons" à de plus grands formats. Jacques Richard est fort capable d'affronter directement ceux-ci, où la rondeur des contours se double de la roseur parfois porcine d'un coloris qui par lui-même est déjà d'une intention peu innocente. " Je m'invétère dans l'abominable".
L'artiste s'explique sur un élément important de son œuvre : "Ce que j'ai fait ces deux dernières années s'est plus particulièrement développé sur le thème de la langue (organe) et de ses fonctions, que cela se présente comme le morceau de chair que nous avons en bouche, comme organe tactile – organe sexuel – et bien sûr comme l'indispensable muscle de notre langage articulé." Chercher à voir et être contraint en même temps de se détourner…(…) (Galerie Isabelle de Mévius, jusqu'au 9 novembre)
 
Stéphane Rey
L'Echo de la Bourse du 7 novembre 1997
 
 
 
 
 
Sans titre, 2004. acrylique, pastel, crayon sur papier marouflé. Ca 150 x 100 cm.


Corps réels, corps meurtris

Jacques Richard se méfie du corps vendu à la télévision. Il ne se contente pas d'un simple leurre, d'un effet de miroir. Non, il débusque le corps fatigué, celui qui se nourrit de fantasmes. Un triptyque plus ancien nous montre avec une rare violence le corps mâle dans tous ses états, entre érection et détente. On songe un moment à Velickovic, à Bacon. Les œuvres récentes choisissent un vocabulaire de haute enfance. Têtes rondes, seins déboussolés, ventres et jambes jetées. En matités, en griffures s'affirme un tourbillon organique qui revendique un chaos primitif. Les noirs, les blancs, les rosés, les bruns refusent la célébration chromatique et développent une sorte de mal-être qui fuit les images convenues. Une peinture de recherche, de remise en cause qui préfère le rythme syncopé à la joliesse de commande. (Fondation pour l'art belge contemporain, à Bruxelles, jusqu'au 17 avril).

Jo Dustin, "Le Soir" du mercredi 24 mars 1999.
 
 
 
 
Sans titre, 2002. gouache, A4
 
 
 
 

De la peinture comme résistance

Ce qu'on nous donne à voir de notre corps, ce qu'on nous vend, c'est de l'image. Celle qui se fabrique chaque jour, qu'on nous montre à tout va. Ca fait si longtemps qu'on essaye de faire que le corps ne soit rien que de l'image, depuis toujours, sans doute, depuis que ça pense. Qu'on le dessine pour ça. Qu'on préfère essayer de jouir de l'image du corps plutôt que du corps lui-même. Qu'on se regarde, qu'on se regarde voir. Est-ce que ça veut dire que du corps, en fait, on ne jouit pas ? Est-ce que ça veut dire que jouir, ce n'est pas dans le corps, c'est dans la tête ? Que jouir, alors, c'est savoir ? Qu'il n'y a pas vraiment moyen "d'y arriver" sans le savoir, sans "le" savoir ? Ca, c'est pour ce qui est du corps "réel", celui dont on se sert. Ce qui est grave, c'est que celui qu'on nous montre à la télé et ailleurs, on essaye de nous faire croire que c'est nous, que c'est la même chose, que c'est la chose même. On essaye de nous faire croire que cet objet qu'on nous vend, c'est nous. Que ce corps qui est là devant moi, cette image, c'est moi. ET QUE C'EST PAS GRAVE ! On nous vend notre corps comme objet alors qu'il est la condition même de ce que nous pouvons être sujet.Faire une peinture qui montre un corps, c'est contre ça. C'est savoir, c'est essayer de dire que, du corps réel, on n'arrive pas à en marquer quelque chose, dans le dire ou ailleurs. Parfois, peut-être, un peu, en négatif, pas beau, fatigué, contingent. Peindre du corps, c'est résister au dire que c'est pas grave, à ce qu'on nous en dit, nous en vend, qu'on peut en jouir pour de vrai, EN VERITE, et que mon image, C'EST MOI. Faire une peinture, c'est mettre l'image à une autre place que celle du leurre, du miroir aux alouettes. C'est enfin prendre l'image pour ce qu'elle est : du symbolique indispensablement mis entre le "réel" et les fantasmes qu'on s'en fait. C'est dire que puisqu'on ne peut pas ne pas avoir affaire au corps, une façon de le faire où il pourrait y avoir un peu de vérité serait d'accepter les « traductions » que nous en donne la peinture. Traductions de la seule réalité à laquelle on n'échappe pas, de la seule issue que nous avons vers le réel, de notre seule vérité au-delà des mots. Que mon corps, c'est entre ma pensée et "dehors". Accepter que la peinture, c'est les mots du corps. Après. Le corps, même peint, surtout peint, on n'arrivera jamais à en faire un objet, à lui donner cette tranquillité de l'objet. Stil leven. Ni à avoir la même tranquillité devant son image que devant une nature morte par exemple. Ce qui nous dérange quand on a affaire à l'image d'un corps peint, c'est qu'il s'agit toujours de quelqu'un. C'est le corps d'un sujet. Peindre un corps, ce n'est pas peindre n'importe quel objet. C'est donner l'image d'un autre. Ce qui fait que c'est difficile, c'est qu'il y a, quand on représente un corps, ambiguïté entre sujet et objet. Il y a eu quelqu'un qui était là, qui avait avantage à être là, vu. Comme ci ou ça. Et toujours ce qu'on me montre, c'est ma jouissance de corps qui vit ce moment d'être vu, qui ne vit que d'être perçu, de se percevoir perçu. Et "je est un autre" !
 
J. R. Mars 1999.